La procrastination
Pourquoi notre cerveau choisit de ne rien faire?
I. L'illusion du potentiel : le refuge de l'inconscient
Au niveau de l’inconscient, procrastiner ne relève pas de la paresse, mais d’un subtil mécanisme de défense. C’est une manière de dire : « Je préfère rester dans la promesse de qui je pourrais « être » ou « faire », plutôt que d’affronter la réalité de ce que je « suis » ou « fais » vraiment. ». Cette phrase résume à elle seule la tension entre deux instances: le Moi réel et le Moi Idéal.
En reportant l’action, nous protégeons l’image idéale de nous-mêmes contre le risque de l’imperfection ou de l’échec. Tant que le projet n’est pas commencé, il reste parfait dans notre esprit ; dès qu’il s’incarne dans le réel, il devient soumis à nos limites humaines.
La Séduction du potentiel infini
L’ être humain possède une capacité unique : celle de se projeter, de rêver. Cette faculté donne naissance au Moi Idéal, cette version de nous-mêmes qui ne connaît ni l’échec, ni la fatigue, ni la limite. Tant qu’un projet n’est pas confronté à la réalité, ( qu’il s’agisse d’écrire un roman, de lancer une entreprise ou de changer de vie), il conserve une forme de pureté originelle intacte.
Dans l’esprit du procrastinateur, le projet est parfait. En ne commençant jamais, il préserve cette perfection. C’est ce que Freud appelait: « la toute-puissance de la pensée ».
Choisir de ne pas agir, c’est refuser de troquer son génie imaginaire contre une réalisation concrète, et forcément imparfaite.
L' Angoisse de la finitude
Passer à l’action, c’est accepter de mourir un peu. Pourquoi ? Parce que choisir une voie, c’est renoncer à toutes les autres. L’action est une réduction de l’infini des possibles, nous passons à la singularité d’un acte. Pour l’inconscient, cette réduction est vécue comme une petite mort, une confrontation brutale avec notre finitude humaine. Procrastiner est alors une tentative désespérée de rester « éternel ».
II. La Procrastination comme bouclier narcissique
L’ego est un gardien vigilant. Il protège notre image narcissique, celle qu’on a investi et qu’on aime projeter. La procrastination agit comme une assurance contre la dépréciation de cette image.
Le Bénéfice Secondaire : L’avantage inconscient
L’un des concepts les plus fascinants en psychodynamique est celui du Bénéfice Secondaire. Même si la procrastination fait souffrir, elle a une fonction. Elle joue un rôle de protection, au moins temporairement.
Pour le procrastinateur:
- S’il travaille dur et qu’il échoue, c’est sa compétence qui est remise en cause. Et ça risque de réactiver ses anciennes blessures narcissiques.
- S’il échoue parce qu’il s’y est pris à la dernière minute, sa compétence et son image narcissique restent intactes. L’échec est attribué au manque de temps, pas au manque de talent.
La procrastination permet ainsi de maintenir l’illusion d’une supériorité non exploitée. On préfère s’entendre dire « Tu es brillant mais paresseux » plutôt que de risquer de s’entendre dire « Tu es incompétant ou tu n’es pas à la hauteur ».
La Peur du Succès (Le Complexe de Jonas)
Paradoxalement, la procrastination peut aussi être une fuite devant le succès. C’est la manifestation d’un conflit inconscient face au désir de s’accomplir. Le procrastinateur a peur de sa propre puissance. Réussir, c’est s’exposer, sortir de l’ombre, et potentiellement susciter l’envie ou de nouvelles attentes encore plus lourdes à porter. L’inconscient préfère alors le statu quo sécurisant de la « promesse » à la responsabilité effrayante de la « réussite ».
L'angoisse de performance: la peur de l’échec
Dans une société axée sur le résultat, l’enjeu de chaque action devient disproportionné. Le passage à l’acte est alors vécu comme un jugement définitif sur notre valeur intrinsèque. La procrastination agit alors comme un anesthésiant : elle met à distance l’échéance et, par extension, le jugement d’autrui.
Paradoxalement, l’échec redouté peut aussi protéger: échouer permet d’échapper à un idéal trop exigeant, à la pression de devoir”prouver” sa valeur pour être reconnu ou aimé.
III. Aux origines de la procrastination
Le rapport à l’action ne naît pas ex nihilo. Il prend racine dans les premières interactions avec les figures d’autorité, et se manifeste dans le conflit entre le désir et les exigences intériorisées. La procrastination devient alors un moyen de suspendre ce conflit.
Le Poids des attentes parentales
Souvent, le procrastinateur chronique a grandi dans un environnement où l’amour était conditionné à la performance. L’enfant comprend alors que s’il agit, il est jugé. Pour ne pas décevoir, pour ne pas risquer de perdre l’amour parental en cas de résultat imparfait, l’enfant développe une stratégie d’évitement. Ne pas faire, c’est rester l’enfant « prometteur » qui ne déçoit jamais puisqu’il ne se mesure jamais au réel.
La Rébellion silencieuse face à l’intrusion
Dans certains cas, la procrastination est une forme de résistance passive contre une autorité vécue comme intrusive ou exigeante. « Tu veux que je fasse cela ? Je le ferai, mais à ma manière et à mon rythme (c’est-à-dire trop tard) ». Freud affirmait que “le sujet peut s’opposer inconsciemment à l’action pour préserver un équilibre psychique”.
C’est une façon de reprendre le contrôle sur son propre temps face à une pression extérieure étouffante. Ici, la procrastination est une quête d’autonomie malhabile.
IV. La souffrance du procrastinateur : une érosion silencieuse
Contrairement aux idées reçues, le procrastinateur ne se repose pas. Sa passivité est une activité mentale épuisante, un combat de chaque instant contre la culpabilité.
La dissonance cognitive
Le décalage entre nos ambitions « Je devrais être en train de travailler » et nos actes « Je suis en train de scroller sur mon téléphone » crée une dissonance cognitive. Le cerveau déteste ce conflit et tente de le résoudre par des justifications « Je m’y mets à 14h pile », ce qui sature l’espace psychique et empêche toute véritable détente. Le repos du procrastinateur est un repos « volé », donc empoisonné.
L'érosion de l'estime de soi
Chaque jour sans action creuse le fossé entre le Moi Idéal et le Moi réel. À force de vivre dans le « je pourrais », on finit par avoir l’impression de n’être personne. Le sujet finit par s’enfermer dans une identité d’imposteur. Il se voit comme quelqu’un qui « fait semblant », qui trompe son entourage sur ses réelles capacités. Cette dépréciation lente peut conduire à des états dépressifs ou à une anxiété généralisée, où chaque tâche devient une montagne infranchissable.
La prison du présent
Le procrastinateur est condamné à un présent perpétuel, incapable de construire un futur puisque celui-ci est sans cesse repoussé. C’est l’angoisse du « pas encore » qui finit par saturer tout l’espace psychique, empêchant toute véritable détente.
V. Vers une libération thérapeutique : Devenir l'acteur de sa propre vie
Sortir de la procrastination n’est pas une question de volonté pure, ni une simple application de gestion de tâches. Il faut une transformation de la relation à soi.
1. Le deuil de la perfection
Le premier travail thérapeutique consiste à accepter que la perfection n’appartient qu’au monde des idées. Comme le souligne le concept de la « mère suffisamment bonne » de Donald Winnicott, nous devons apprendre à viser le « travail suffisamment bon« . C’est-à-dire un travail qui existe, avec ses failles, mais qui a le mérite d’être réel.
2. Désamorcer la menace de l'échec
Il s’agit de dissocier ce que nous faisons de ce que nous sommes. Un échec sur un projet ne signifie pas une faillite de l’être. En diminuant l’enjeu narcissique, on libère l’énergie nécessaire pour simplement essayer.
3. La stratégie des petits pas
L’inconscient a peur des montagnes. En découpant une tâche en micro-actions ridicules de simplicité, on court-circuite le système d’alerte de l’amygdale (le centre de la peur dans le cerveau). Chaque micro-victoire envoie un signal de sécurité à l’inconscient : « Vois-tu ? Tu as agi, et tu es toujours en sécurité ».
4. La pratique de la bienveillance envers soi
Le procrastinateur est souvent son propre tyran. La thérapie aide à remplacer le « Tu dois » (injonction du Surmoi) par le « Je peux » (expression du Moi). Se pardonner ses moments de pause est, paradoxalement, le meilleur moyen de retrouver l’énergie de l’action.
Conclusion
En fin de compte, la procrastination nous pose une question existentielle : Avons-nous le courage de ne pas être des dieux ?
Accepter la réalité de ce que l’on fait vraiment, c’est accepter sa vulnérabilité. C’est renoncer à l’image héroïque de celui qui « pourrait » tout faire pour devenir celui qui fait humblement quelque chose. C’est dans ce passage du virtuel au réel que se trouve la véritable santé psychique.
En cessant de protéger une image de soi figée, on s’autorise enfin à devenir l’acteur “imparfait, mais vivant” de sa propre existence.
À vous de jouer
Et vous, sentez-vous ce décalage entre vos ambitions et vos actes ? Quel est le projet que vous gardez « au chaud » dans l’imaginaire par peur de le voir se confronter au réel ?
Je vous invite à partager vos ressentis en commentaires. Mettre des mots sur ces mécanismes est déjà une première façon de cesser de les subir et de reprendre le chemin de la création.
